U2 respire encore

Il y avait bien des raisons de douter en se rendant au Stade de France ce samedi. De façon inespérée, U2 y a pourtant livré le meilleur de ses trois concerts parisiens du 360° Tour.

J’avais quitté le groupe à Turin il y a un peu plus d’un mois après deux heures d’ennui profond. Le 360° Tour cuvée 2010 nourrissait de grands espoirs que ce concert d’ouverture avait douché froidement. Jamais je ne m’étais senti si peu à ma place à un spectacle de U2, à attendre avec impatience qu’on en finisse et que Bono balance enfin les dernières syllabes de Moment Of Surrender. Une situation inédite et plus que ridicule.

La rupture semblait définitivement consommée. A l’aube du retour de U2 au Stade de France, ma décision était prise : ce concert, mon vingt-cinquième du groupe, serait le dernier. Un bon chiffre pour mettre un terme à dix-sept ans d’une relation intense et souvent déraisonnable.

C’est donc sans attente particulière que je me rendis du côté de Saint-Denis ce samedi soir. Plus question de passer une journée complète devant ce stade à supporter les caprices et l’incompétence de l’organisation à la française. Plus question non-plus de subir les limites et l’inélégance du fan de U2 moyen, devenu ces derniers temps aussi raffiné qu’un fan de Johnny et à peu près aussi lucide qu’un supporter de foot. L’idée était plutôt d’aller chercher le plaisir sans contrainte, parmi les simples amateurs, ceux qui arrivent vers 19h et s’installent calmement dans la seconde moitié de la fosse. Bref, loin des t-shirts immondes, des bandanas ou badges du même acabit, des drapeaux basques et bretons, des pancartes à la gloire de Dieu Bono, ou des ballons blancs à agiter niaisement pour saluer l’entrée du groupe sur scène.

Alors qu’Interpol s’applique à jouer la même chanson pendant 50 minutes, un doux parfum commence à circuler dans l’air. Pas l’odeur ambiante de shit, non, plutôt celle de l’envie. Cette envie qui m’avait jusqu’ici fait défaut, et dont U2 avait aussi semblé cruellement manquer à Turin. A croire que ce soir nous étions sur la même longueur d’onde. Passées l’introduction, efficace quoiqu’à l’aboutissement encore défaillant, et Beautiful Day, dont la position n’est pas justifiée, c’est bien I Will Follow qui fait décoller le vaisseau U2. Une version bourrée d’énergie, emmenée par un Bono peu avare d’efforts, et reprise en cœur par toute la fosse. Ça chante, sa saute, ça tape des mains, comme une évidence. Un vrai tapis rouge pour Get On Your Boots qui derrière paraît bien pâle. Le groupe assure néanmoins, et Magnificent mettra tout le monde d’accord quelques minutes plus tard. Un jour il n’en restera qu’une de l’album No Line On The Horizon, et ce sera évidemment celle-ci, la seule qui soit taillée à la mesure d’un stade. Dommage. No Line (la chanson) méritait un bien meilleur sort.

De I Will Follow à Until The End Of The World, en passant par un Elevation absolument brillant, U2 est au sommet et enchaîne à la perfection. Il ne manque qu’un peu d’humanité, Haven’t Found tombe à pic. Bono présente le groupe, récite son discours en français et fait mouche : de l’originalité, de l’humour, une savante inspiration. La chanson est poignante et transpire de plaisir. Tout autant que North Star, de loin le meilleur titre inédit que U2 ait proposé cette année. Simple et imparable, il offre un moment d’intimité dans un stade de 96 000 personnes. Le refrain, vite mémorisé, est déjà repris par une partie de la foule. « I can’t wait any longer » de découvrir la version studio. Mercy conclut cet intermède « nouveauté » et témoigne que le groupe a quand même un peu bossé ces derniers mois. La démo de 2004, qui aurait pourtant trouvé une bonne place sur How To Dismantle An Atomic Bomb, s’est muée en un morceau certes plus classique, mais aussi plus structuré et plus mélodieux. Plus U2 en somme. La version live, très rythmée, passe extrêmement bien, et fait déjà de ce titre une superbe promesse pour un éventuel futur album, surtout quand on voit avec quelle conviction le groupe l’interprète. De quoi ranger Glastonbury définitivement à la place qu’elle mérite, dans les archives des chutes de studio. Et dire que l’an dernier U2 nous casait Angel Of Harlem et Stuck à ce moment du concert…

In A Little While, Miss Sarajevo, et City sont un passage obligé. Pas vraiment le sommet du concert, plutôt un amuse-gueule avant le plat de résistance. Le plus dur pour U2 est de re-décoller ensuite, ce qui n’avait franchement pas été le cas à Turin. Cette fois, ce n’est qu’une formalité. « Are you ready ? » envoie Bono. Évidemment, ça fait un quart d’heure qu’on attend. Vertigo explose enfin et comme d’habitude embrase tout le stade de ses décibels et de ses lumières agressives; sans doute le plus gros titre live de la carrière du groupe. L’ambiance ne retombe pas sur Crazy Tonight, un intermède toujours sympathique mais qui mériterait un peu de renouvèlement, et sur Sunday Bloody Sunday qui, comme I Will Follow, fait dans la valeur sûre et terriblement efficace. « Radio Paris ». Une fois de plus, je me surprends à m’éclater sur ce titre alors même que je n’ai plus du tout envie de l’entendre. Un paradoxe à la hauteur de ce concert.

U2 déroule alors, c’est gagné. Ce troisième concert parisien de la tournée est déjà le meilleur. MLK et Walk On glissent tous seuls, mais on regrettera ne pas avoir eu droit à Mothers Of The Disappeared qui aurait permis de varier un peu les plaisirs. Streets est dans un grand jour et fait son effet, ce n’est malheureusement plus systématique, sachons l’apprécier à sa juste valeur. Même One passe bien et me semble durer trois fois moins longtemps qu’il y a un mois en Italie. Je suis manifestement de bien meilleure composition.

Les violons d’Hold Me retentissent et c’est l’occasion de prendre un peu de recul et de réaliser à quel point le spectacle a changé par rapport à l’an dernier. Huit titres ont été remplacés dans le set par rapport au concert du 12 juillet 2009. Toutes ces modifications ne sont pas forcément une réussite, et on pourra toujours discuter de la pertinence d’avoir rejeté des titres comme No Line ou Unknown Caller, mais il convient de saluer l’effort louable d’avoir fait évoluer le tiers du concert et d’y avoir intégré de nouveaux titres enfin à la hauteur. Non U2 n’a pas rejoué le même show qu’en 2009, ce serait malhonnête de le soutenir.

With Or Without You est le moment que mon acolyte Pedro et moi-même choisissons pour commencer à rebrousser chemin. Ne pas subir l’organisation minable au Stade de France, c’est aussi partir avant la fin. Un plaisir simple qui marque peut-être le gouffre entre les fans rigoureux que nous étions et les amateurs éclairés que nous sommes devenus. Alors que U2, excellent du début à la fin, termine Moment Of Surrender, nous marchons vers la station de métro, dans l’euphorie d’une superbe soirée et d’un concert qui fut au-delà de toutes nos espérances.

Un constat s’impose : U2 est toujours capable de se dépasser et de mettre, quand il le veut, une bonne grosse claque à tout un stade, y compris à de vieux fans blasés. Pourquoi ce concert plutôt qu’un autre ? Eux-mêmes ne le savent peut-être pas. Mais ce n’est pas uniquement de leur responsabilité, c’est aussi de notre ressort, de notre faculté à ne pas disproportionner l’événement et à l’aborder sans autre attente que de passer une bonne soirée. On reparlera plus tard de l’intérêt de s’investir ici, à suivre les faits et gestes d’un groupe qui se prête peu à ce genre d’activité improductive, au point de ne plus toujours pouvoir savourer ces moments de plaisir pourtant rares. Mais à l’issue de cette belle soirée ( « quelle belle soirée  » aurait-il pu dire), une chose me semble certaine : je reviendrai. Dans quatre ou cinq ans, et autour de 19h.

Discussions

107 commentaires ont été publiés pour cet article.

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Joshua

@ Pascal et Bert : c’est vrai qu’il n’y a pas de « tube » qui ait eu un succès comme Vertigo ou BD. Mais n’était-ce pas la volonté du groupe ? Quand on voit la sélection des singles (Boots, Magnificent, Crazy), je trouve qu’on part sur une vision vraiment tronquée de l’album. Pourquoi pas NLOTH ? ç’aurait été à mon avis bien plus percutant. Et le groupe devait bien s’en douter… Voire même la B-side de NLOTH, qui avait plus d’énergie et qui avait tout pour devenir un tube, je pense.

Pascal

La machine tousse néanmoins… c’est bon ça 😉

http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/music/news/was-bonos-back-the-straw-that-broke-live-nation-2093494.html

La santé dorsale chancelante de Bono les ayant empêché (entre autre) de se faire la cerise sur l’excercice 2010 de Livenation, ça tangue les amis…

Autre conclusion des soucis actuels, il est préconisé que les stars de l’écurie LN qui tournent bq,… bq, devront se voir renégocier leurs contrats avec moins de tournées couteuses à rallonge…

Pascal

Il est clair que le point faible marketing essentiel fut le manque de single percutant, pour ainsi dire « meilleur » que ce qu’a pu proposer Boots, je concède ce manque de qualité dans le morceau.

Bd ou Vertigo pour booster tout cela avaient démontré l’équation à leur époque et malgré ces fois là, des albums plus inégaux que No Line.

bert

L’article explique ça par l’absence de tube (plutôt vrai quand on compare avec les deux albums précédents), et l’ambiance nord-africaine qui n’aurait pas fonctionné (discutable car pas si présente que ça au final).

Joshua

Quel dommage !

Mais il y a un truc que je ne comprendrai jamais : pourquoi cet album a moins bien marché commercialement ? Pour moi c’était le meilleur depuis Pop.