Il aura fallu quelques semaines pour digérer la sortie enthousiasmante et inattendue de Days of Ash. Le temps de découvrir et décortiquer, non sans plaisir, ces vingt-trois minutes de musique inédite. Et de réaliser qu’en 2026, U2 n’a rien perdu de son inspiration, de son engagement, et de sa sincérité.
Dès l’ouverture, American Obituary donne le ton. U2 remet la guitare au centre du jeu, avec une approche brute, très brute, bien loin des reproches de surproduction qu’on avait pu faire sur Songs of Experience. Le parallèle avec American Soul est tentant, tant par le nom du morceau que par l’intention, mais la comparaison s’arrête là. American Obituary se révèle bien plus dure et désenchantée que sa cousine.
Bono y rend hommage à Renée Good tout en dénonçant frontalement la politique migratoire américaine. Le texte est lourd, direct, contestataire, et renvoie presque à l’urgence de War. Musicalement, en revanche, le morceau reste moins évident, avec une structure flottante et une mélodie qui se révèle surtout sur la durée.
Le sommet de l’EP arrive rapidement avec The Tears of Things. À lui seul, le titre justifie l’existence de Days of Ash et nous rassure sur ce qu’il reste de talent à U2 après cette longue disette. Le groupe nous propose ici un morceau de plus de cinq minutes, construit sur une montée en puissance progressive. Le texte est particulièrement fort, basé sur une métaphore géniale à travers laquelle Bono parle de sa foi, de celle que certains détournent pour justifier leurs exactions, et de la disparition latente de Dieu.
Le chanteur, dont la voix évolue avec l’âge, joue intelligemment avec ses limites grâce une interprétation grave et un peu nasale en ouverture, avant une envolée plus libérée en milieu de morceau. Le solo de The Edge, court mais séduisant, contribue à sublimer l’ensemble.
Si le sujet diffère complètement, l’émotion et la construction du morceau nous rappellent The Little Things That Give You Away et nous confirment que U2 reste capable, passé 65 ans, de livrer des pièces majeures dans ce registre. On a hâte de l’entendre en live un jour.
Avec Song of the Future, U2 revient à une formule plus classique. Dédié à Sarina Esmailzadeh et à la condition des femmes iraniennes, le morceau juxtapose un sujet grave et une enveloppe pop/folk accessible. Si l’intention est louable, le texte manque un peu de finesse et s’appuie sur des ressorts déjà largement utilisés par le groupe. La composition reste néanmoins efficace, portée par un refrain simple et immédiatement mémorisable, clairement pensé pour toucher un public large.
Enchaînée à Wildpeace, courte pause poétique qui lui sert presque d’introduction, One Life at a Time s’impose comme l’autre réussite de l’EP . Ce mid-tempo efficace et typique de U2 s’appuie sur le jeu de The Edge, qui alterne entre guitare acoustique et électrique, et sur une ligne vocale lancinante proche de la complainte.
Dans les paroles (“You say you wanna change the world”), Bono semble s’adresser à lui-même, confronté à la futilité de son action, quand d’autres comme Awdah Hathaleen – à qui le morceau est dédié – perdent la vie pour les causes qu’ils défendent.
Yours Eternally vient clore l’ensemble sur une note plus controversée. Décrié pour son côté très pop et la présence d’Ed Sheeran au chant, il est vu par certains comme une composition de la star de la pop anglaise plutôt qu’un titre de U2. Pourtant, le titre s’inscrit dans la lignée de certaines productions récentes du groupe comme Love Is Bigger Than Anything in Its Way, You’re the Best Thing About Me ou Get Out of Your Own Way. La guitare de The Edge reste immédiatement identifiable, mais l’habillage global tire le morceau vers une pop trop lisse. Le contraste entre cette légèreté et le thème abordé, la guerre en Ukraine, constitue néanmoins un parti pris intéressant, même s’il ne fait pas l’unanimité.
Complètement inattendu, tant dans son timing que dans sa forme et son contenu, Days of Ash marque une rupture nette avec les dernières productions du groupe (Ahimsa, Your Song Saved My Life, Atomic City). U2 y fait preuve d’un engagement sincère, d’une forme de spontanéité, et s’éloigne un peu du lissage récurrent qu’on lui connaît trop bien. À quelques mois d’un nouvel album annoncé, cet EP est un cadeau fort bienvenu et porteur de belles promesses pour la suite.
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